dimanche 25 décembre 2011

Quelle alternative aux institutions culturelles ?

Face au champ institutionnel construit au fil de ces cinquante dernières années – et qui constitue pour l’essentiel du « modèle français » certes prestigieux, il s’est constitué un contre-champ (non pas au sens de contre-culture ou des alternatifs allemands des années 70, mais davantage au sens cinématographique : élargissement, autre regard – plus induit que déduit) fait de multiples expériences, aventures singulières, initiatives originales qui peuplent aujourd’hui notre territoire et ce depuis plus d’une quinzaine d’années …dans l’indifférence ministérielle – à l’exception notable du secrétariat d’Etat entre  2000 et 2002.

Il y a dans ce pays un foisonnement de projets qui posent de façon nouvelle la question des conditions de production et donc de réception de l’acte artistique. Installés dans des lieux délaissés, réutilisant le patrimoine industriel ou choisissant l’itinérance, ils nourrissent la réflexion sur la place de l’artiste dans la Cité et sur une action culturelle qui cherche partout – y compris au sein des institutions – à trouver un nouveau rapport à la population.

C’est un mouvement profond qui se développe, pour l’essentiel à l’écart de la reconnaissance des pouvoirs publics – malgré un intérêt et parfois un soutien des collectivités locales.

Pourquoi cela ?

Beaucoup de raisons. Dans le désordre :
  • L’impossibilité de les « nommer », sans « label », point de légitimité. « Friches », « fabriques », « squats », « aventures », « laboratoires » ? leur objectif commun étant la démarche artistique, mais aussi sociale, économique, politique qui conduit à l’exigence d’une plasticité des lieux de travail. Impossible de les faire entrer dans une quelconque classification. Ils seront finalement rangés sous l’appellation « Nouveaux territoires de l’art » et cela leur vaudra quelques condescendantes subventions.
  • Dans la mesure, où la qualité de l’inscription dans un territoire et de la relation à une population deviennent un préalable, où la quête de l’œuvre (du chef-d’œuvre ?) comme en-soi n’est plus un primat, il ne peut être question pour un Etat qui demeure – malgré le temps, rivé aux Beaux-arts – de prendre la mesure de cette richesse et même de cette abondance.
  • Et puis qu’est-ce que ces projets qui franchissent toutes les frontières : disciplinaires, méthodologiques, géographiques ? et qui sont donc inclassables. Que sont ces créations collectives, esthétiquement indéfinissables, parfois même « immatérielles », peut-on parler d’art ? Comment enfin convenir que la culture est diversité des approches, reconnaissance des démarches singulières dans leur exigence et qu’elle ne peut plus être seulement « décrétée » ? Difficile, surtout pour Etat post-monarchique !
Or, ils s’inscrivent dans une mutation profonde du paysage artistique et culturel français et comme souvent, le politique est dépassé par le réel.

Bouleversement des processus d’acculturation  (audiovisuel et numérique supplantant l’Ecole), parallèlement  évolution (parfois radicales) des processus de création, pratiques artistiques différenciées, décentralisation de fait de la vie culturelle, bref les enjeux qui étaient ceux de Malraux sont déplacés, si ce n’est dépassés au sens critique du terme.
Une nouvelle génération d’artistes, d’acteurs professionnels, moins marquée par la sacralisation de l’œuvre, davantage animée par l’ambition globale  d’un projet, incluant la spécificité de son implantation, les particularités de sa population, de son histoire, de sa géographie… occupe aujourd’hui ce terrain souvent dans la précarité et….malheureusement à l’écart de la reconnaissance publique. Il y a là un chantier majeur, une nouvelle étape du développement culturel, une expérimentation d’une politique publique qui non seulement n’affaiblirait pas le statut  des artistes mais en faisant de leur présence permanente, de leur travail, de leur rayonnement, de leur capacité d’anticipation, de leur participation, une des conditions de la révélation  de la Cité à elle-même, affirmerait leur rôle central dans la construction d’une société de progrès.

Cela dit, l’alternatif   (ou en tous cas, cette autre approche de la culture) ne se situe pas seulement à l’extérieur de l’institution. Elle est aussi ce qu’en font leurs responsables.  Comment considérer le travail accompli par Le Channel à Calais, le Manège à Reims, La ferme du Buisson à Marne-la-Vallée, Le lieu Unique à Nantes et combien d’autres autrement que sous ce prisme ? Comment regarder les Arts de la rue – toujours classés par le ministère de la culture comme une discipline « nouvelle » !! – et leur inscription dans les problématiques urbaines autrement, et cependant leur accompagnement continue d’être notoirement insuffisant. Que penser du rôle des compagnies qui irriguent l’ensemble du territoire et souvent dans une extrême précarité ?
Ce constat d’inégalité de considération et de traitement n’est pas anti-institutionnel, il vise simplement (mais c’est une manière de révolution) à changer d’optique.
C’est ce contre-champ là qu’une nouvelle politique culturelle doit occuper. Non pas celle qui autour et  à propos de la démocratisation culturelle se contente d’afficher des obligations chiffrées, mais celle qui s’assigne réellement des objectifs démocratiques, qui se saisit du parcours et ne se poste pas au détour du résultat.  Il faut inverser le regard et reprendre authentiquement la chaîne, de l’éducation dès  le plus jeune âge au soutien à la création la plus exigeante en passant par l’accompagnement des initiatives les plus diverses, les plus inattendues mais qui font sens.
Il y a une appétence des Français pour la culture au sens le plus large du terme, à laquelle le réseau institutionnel ne répond pas ou insuffisamment. Comment recréer cette « communauté d’attentes » dont parle Bernard Stiegler ? Certainement pas en campant sur un territoire figé dans une posture passéiste.

Ce que nous avons appelé Espaces intermédiaires, nous l’avons emprunté à Peter Handke (entretiens avec Herbert Gamper, Flammarion.
«  Je veux dire que les espaces intermédiaires où se déroulent mes livres sont très étroits. Mais je ne vis que de ces espaces intermédiaires…c’est de ces fentes, de ces regards passant par les interstices que je vis et que j’écris ; tout ce que j’ai fait vit de ces espaces intermédiaires qui se rétrécissent, et c’est aussi défini par l’histoire. Je regarde donc par où puis-je encore m’échapper, mais tout en m’échappant…où puis-je susciter un mouvement producteur d’une permanence ou d’un projet. »

Quelques références de lieux :
  • Base11-19, Culture commune Loos- en- Gohelle
  • La Condition publique, Roubaix
  • Mains d’œuvres, Saint-Ouen
  • Collectif 12, Mantes- la- jolie
  • Le Batofar, Paris
  • Les Frigos, Paris
  • La Caserne, Pontoise
  • L’Usine Hollander, Vitry
  • Halle Verrière, Meisenthal
  • La Laiterie, Strasbourg
  • Les Subsistances, Lyon
  • Archipel des squats, Brise-Glace, Grenoble
  • Caserne d’Angely, les Diables bleus, Nice
  • Friche La Belle-de-Mai, Marseille,
  • Rakan, Nîmes
  • La Casa Musicale, Perpignan
  • Mix Art Myris, Toulouse
  • L’Usine, Tournefeuille
  • Uzeste musical, Uzeste
  • TNT, Bordeaux
  • L’Antre-Peaux, Bourges
  • La Paperie, Angers
  • ………………………………………………..
(Liste évidemment non exhaustive)

Sur cette question, de nombreux ouvrages mais avant tout :
  • Le rapport de Fabrice Lextrait « Une nouvelle époque de l’action culturelle » La documentation française
  • L’ouvrage collectif : « La bataille de l’imaginaire » Editions de l’attribut.

samedi 15 octobre 2011

Culture : questions d'aujourd'hui.





- Plus personne ne conteste la nécessité de repenser le « modèle culturel français » - pour prestigieux qu’il soit- et la seule augmentation de son budget, comme le proposait Martine Aubry, ne constitue qu’une mesure  partielle face aux enjeux majeurs que notre Pays doit affronter. Nous ne sommes plus en 1981, où tout était à faire et ce qui a été accompli  sous les deux septennats de François Mitterrand est exceptionnel, on ne le dira jamais assez, notamment en termes d’équipements et d’aménagement du territoire. Il y avait alors une urgence, celle d’une remise à niveau.

- Aujourd’hui le questionnement est ailleurs. La crise est autant culturelle qu’économique et sociale et c’est de la place de l’art et de la culture dans un projet politique global dont il s’agit. Cantonner la culture à sa seule exception est une erreur et il ne faut pas s’étonner de sa difficulté à atteindre les objectifs assignés de démocratisation lorsque l’école est à ce point malmenée, voire démantelée, lorsque les inégalités deviennent indécentes, lorsque le marché peut afficher une telle impunité. Comment l’artiste peut-il encore se faire entendre au milieu d’un tel chaos ?

- Précisément, consacrons-nous à la situation de l’artiste dans notre société, à sa précarité grandissante voire à sa paupérisation, au rôle de l’intermittence, à la spécificité du travail artistique et de ses besoins réels en termes de TEMPS nécessaire et de LIEUX disponibles.

- Prenons la mesure des mutations radicales que connaît notre pays : nouveaux modes d’acculturation et de création (qui ne se limitent pas au seul bouleversement numérique même si…..), nouvelles pratiques transversales et transgressives des artistes eux-mêmes, nouvelles mobilités, nouvelles frontières, autres aspirations et exigences… l’état culturel de la France, sa jeunesse « mutante » - ainsi que la désigne Michel Serres - ne peuvent être réduits aux « classiques » réponses quantitatives. Et cette tâche de reconstruction, la nécessité d’un regard actualisé et prospectif constitue un défi qui dépasse la culture elle-même.

- Attaquons-nous aux sources des maux et d’abord à la crise de l’école. On ne peut demander aux créateurs de pallier les carences d’une institution maltraitée et aujourd’hui réduite aux urgences. L’effort prioritaire proposé en sa faveur, notamment avec l’augmentation du nombre d’enseignants, nourrit aussi  cette ambition culturelle. Comment à côté de la nécessaire transmission des connaissances, développer la sensibilité  dès le plus jeune âge, plus généralement le sentiment d’appartenance, la vision ouverte, la curiosité pour le monde par une initiation à la réflexion philosophique, par un apprentissage précoce des langues…C’est d’étroitesse dont souffre notre enseignement pas d’inflation. Encore une fois, l’effort qui sera fait à cet endroit contribuera à créer cette « communauté d’attentes » (et donc de désirs) que Bernard Stiegler appelle justement de ses vœux.

- Réexaminons le paysage artistique et culturel du pays. Décentralisé de fait (plus de 70% du budget  assumés par les collectivités)  mais toujours gouverné par l’Etat, il doit être l’objet d’un attention prioritaire dans le grand chantier qu’il faut ouvrir dans tous les cas, celui de l’Acte III (y a-t-il eu un 2è acte ?) d’une décentralisation toujours en panne. Clarification des compétences, gouvernance partagée, réforme de l’Etat, expérimentation avec « chef de file », les sujets ne sont pas minces, mais ils préemptent également  toute élaboration d’une nouvelle politique artistique et culturelle.

- Abordons aussi, avec les prix Nobel d’économie Amartya Sen ou Joseph Stiglitz, le rôle déterminant de la culture et de la recherche comme moteurs d’une société plus juste et plus redistributive.  

 il n’y a donc pas de projet politique de gauche qui n’inscrive la culture au cœur de sa démarche, mais aujourd’hui, il faut en déplacer les enjeux. On ne peut se contenter de la reproduction améliorée des politiques antérieures. L’ambition pour la culture est autre qui dessine un double horizon, celui d’un accomplissement personnel au sein d’une société reconfigurée.